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Haïti et le multilatéralisme : entre souveraineté et dépendance

Haitian Globe
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August 26, 2026
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Haïti et le multilatéralisme : entre souveraineté et dépendance

par Frandy METELLUS

Multilatéralisme : selon le lexique des relations internationales couramment retenu par la doctrine, il désigne le mode d’organisation des relations entre trois États ou plus, fondé sur des règles générales de conduite, par opposition au bilatéralisme, qui repose sur des accords ponctuels entre deux parties. Ce système repose, en théorie, sur l’égalité souveraine des États, principe consacré par l’article 2, paragraphe 1, de la Charte des Nations Unies, selon lequel l’Organisation est fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses membres.

Cette égalité juridique proclamée masque cependant une réalité plus complexe : celle d’États dont le poids réel dans les négociations, les institutions et les décisions internationales varie considérablement selon leur puissance économique, militaire ou diplomatique. Le multilatéralisme affirme ainsi l’égalité des États en droit, tout en laissant subsister, dans les faits, des rapports de puissance profondément inégaux. C’est précisément cet écart entre l’égalité juridique et l’inégalité réelle qu’il convient d’examiner à travers le cas haïtien.

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I. Haïti, une actrice précoce de l’ordre international

Contrairement à une lecture qui présenterait Haïti comme un État historiquement en marge du système international, la réalité est sensiblement différente. Haïti figure parmi les membres fondateurs de l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 1945. En 1948, elle participe également à la fondation de l’Organisation des États américains (OEA) , en signant la Charte de Bogotá avec les vingt autres États réunis à cette occasion.

Cette participation ne s’est pas limitée à une adhésion formelle. En 1948, le sénateur haïtien Émile Saint-Lot joue un rôle important dans la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme : il est rapporteur du Comité de rédaction du texte.

Haïti, premier État issu d’une révolution d’esclaves à avoir proclamé son indépendance en 1804, se retrouve ainsi, moins d’un siècle et demi plus tard, associée à l’élaboration de l’un des textes fondateurs du système international contemporain. Ce fait mérite d’être rappelé : Haïti n’est pas entrée tardivement dans le multilatéralisme comme une simple bénéficiaire de l’ordre international. Elle a participé, dès les premières années de l’après-guerre, à la construction de certaines de ses institutions et de ses normes. Cette histoire rend d’autant plus frappant le contraste avec la place qu’elle occupe aujourd’hui dans ce même système.

II. De l’égalité juridique à la dépendance politique

Cette participation précoce aux instances internationales ne s’est cependant jamais traduite par une autonomie complète dans la conduite des affaires du pays. Deux épisodes historiques, séparés par près d’un siècle, illustrent avec une force particulière l’écart entre souveraineté proclamée et souveraineté effectivement exercée.

Le premier remonte à 1825. Le 17 avril de cette année, le roi de France Charles X signe une ordonnance reconnaissant l’indépendance de la partie française de Saint-Domingue, mais en contrepartie du versement par Haïti d’une indemnité de 150 millions de francs aux anciens colons français. L’ordonnance impose également des avantages commerciaux à la France.

La pression exercée sur le gouvernement haïtien est également militaire. Le 8 juillet 1825, à l’approche d’une escadre française portant environ 500 canons et menaçant de bloquer les ports haïtiens en cas de refus, Jean-Pierre Boyer accepte les conditions françaises, tout en demandant par la suite leur révision. Le montant de l’indemnité sera finalement ramené à 90 millions de francs en 1838. Pour s’acquitter de cette charge, Haïti doit notamment recourir à des emprunts extérieurs, dont le poids financier se prolongera pendant des décennies.

Un État reconnu comme souverain se voit ainsi imposer, dans les conditions mêmes de cette reconnaissance, une obligation financière considérable. Le droit international reconnaît son indépendance, mais le rapport de force entre les deux États permet à la puissance française d’imposer les conditions de cette reconnaissance.

Le second épisode survient quatre-vingt-dix ans plus tard. Le 28 juillet 1915, après l’assassinat du président Vilbrun Guillaume Sam, les États-Unis débarquent leurs Marines en Haïti. L’occupation américaine se poursuivra jusqu’en 1934. Le gouvernement américain justifie alors son intervention notamment par la volonté de restaurer l’ordre et de préserver la stabilité politique et économique dans la région.

Mais l’occupation ne se limite pas à une présence militaire. Le traité conclu en 1915 prévoit notamment que le président haïtien nomme, sur proposition du président des États-Unis, un receveur général chargé de collecter et d’administrer les droits de douane, ainsi qu’un conseiller financier américain placé auprès du ministère des Finances. La souveraineté haïtienne demeure donc juridiquement reconnue, mais l’exercice concret de certaines fonctions essentielles de l’État passe sous contrôle américain.

Ces deux épisodes révèlent une constante : la souveraineté juridique ne garantit pas nécessairement la souveraineté effective. Haïti peut être reconnue comme État indépendant, puis devenir membre fondateur des grandes organisations internationales, sans pour autant disposer des mêmes moyens que les grandes puissances pour défendre ses intérêts. C’est cette tension entre l’égalité proclamée par le droit international et l’inégalité réelle des rapports de puissance qui réapparaît aujourd’hui sous des formes nouvelles.

III. Le multilatéralisme en Haïti : de la coopération à l’intervention

Cette tension se prolonge aujourd’hui à travers l’architecture internationale mise en place autour de la crise haïtienne. L’intervention extérieure n’est plus nécessairement exercée sous la forme classique d’une occupation militaire ou d’une administration directe. Elle passe désormais par des organisations internationales, des missions politiques, des mécanismes de sécurité, des programmes d’assistance et des dispositifs de coopération.

Le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), créé par la résolution 2476 du Conseil de sécurité en juin 2019, dispose notamment d’un mandat de bons offices et de conseil politique. Il est chargé d’appuyer les autorités haïtiennes dans des domaines aussi importants que la stabilité politique, la gouvernance, l’État de droit, les droits humains, la police et le processus électoral.

La question sécuritaire illustre encore davantage cette évolution. En octobre 2023, le Conseil de sécurité, agissant en vertu du chapitre VII de la Charte des Nations Unies, a autorisé la constitution d’une Mission multinationale d’appui à la sécurité en Haïti. La résolution 2699 autorisait les États participants à déployer cette mission en coopération et en coordination avec le gouvernement haïtien afin d’appuyer la Police nationale d’Haïti et de contribuer au rétablissement de la sécurité. La résolution avait été adoptée par 13 voix pour et deux abstentions, celles de la Chine et de la Russie.

Le dispositif international a depuis évolué. Le 30 septembre 2025, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 2793, autorisant la transition de la Mission multinationale d’appui à la sécurité vers une Force de répression des gangs (Gang Suppression Force, GSF) pour une période initiale de douze mois, et prévoyant la création du Bureau d’appui des Nations Unies en Haïti (UNSOH). La résolution a été adoptée par 12 voix pour, aucune contre, et trois abstentions, celles de la Chine, du Pakistan et de la Russie.

Depuis le 1er avril 2026, l’UNSOH est pleinement opérationnel et fournit à la GSF un ensemble de services logistiques et opérationnels, notamment dans les domaines du transport, des infrastructures, de l’approvisionnement, des services médicaux et de la mobilité.

Il ne s’agit donc plus seulement de présence diplomatique. Des structures internationales participent directement à la sécurité, à l’accompagnement politique et au fonctionnement de dispositifs essentiels de l’État haïtien.

C’est ici que la notion de domination doit être prise au sérieux. Elle ne signifie pas nécessairement qu’une organisation internationale exerce formellement la souveraineté à la place d’Haïti. Elle peut désigner une réalité plus subtile : la capacité d’acteurs extérieurs à déterminer les priorités, à définir les mécanismes considérés comme nécessaires, à mobiliser les ressources indispensables et, par conséquent, à peser sur les choix fondamentaux d’un État.

Le problème n’est donc pas simplement que des organisations internationales soient présentes en Haïti. Le problème est que cette présence peut devenir suffisamment structurante pour que les institutions haïtiennes ne soient plus les seules à déterminer les réponses apportées aux crises du pays.

Le vocabulaire a changé. On parle désormais de coopération, d’assistance, d’accompagnement, de stabilisation ou de soutien à la sécurité. Mais derrière ces termes demeure une question fondamentale : qui fixe les priorités, qui dispose des moyens et qui décide réellement de l’orientation des politiques mises en œuvre en Haïti ?

C’est à partir de cette question que le paradoxe du multilatéralisme haïtien apparaît dans toute son ampleur.

IV. De cofondateurs à spectateurs : le paradoxe haïtien

Le paradoxe qui se dégage de ce parcours est ainsi complet. Haïti demeure, en droit, un État souverain. Elle est membre fondateur de l’ONU, l’un des États fondateurs de l’OEA et son diplomate Émile Saint-Lot a participé aux travaux de rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Pourtant, dans la pratique, lorsqu’il s’agit de sa sécurité, de ses institutions, de son processus politique ou de la reconstruction de son État, une part considérable de la capacité d’action se trouve désormais entre les mains d’acteurs extérieurs.

C’est là que prend tout son sens la formule « de cofondateurs à spectateurs ». Haïti a participé à la construction de l’ordre multilatéral contemporain, mais elle se retrouve aujourd’hui dans une position où les grandes organisations internationales et les États qui disposent des moyens financiers, diplomatiques et militaires nécessaires peuvent largement déterminer les instruments utilisés pour répondre à ses crises. L’État haïtien demeure le sujet juridique de ces politiques, mais il risque de devenir, dans leur conception et leur mise en œuvre, l’objet de décisions largement prises ailleurs.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que le système multilatéral repose officiellement sur l’égalité souveraine des États. En théorie, Haïti dispose de la même souveraineté juridique que les autres membres. En pratique, elle ne dispose évidemment pas des mêmes moyens pour peser sur les décisions internationales. La différence entre ces deux réalités constitue précisément le cœur du problème.

Ainsi, la question n’est pas seulement de savoir pourquoi Haïti dépend autant de l’aide, de l’assistance et des interventions internationales. Elle est aussi de savoir comment un système fondé sur l’égalité souveraine peut produire, dans les faits, une relation aussi asymétrique entre ceux qui décident et ceux qui sont appelés à appliquer les décisions.

Le cas haïtien révèle alors une contradiction profonde du multilatéralisme contemporain : plus un État est institutionnellement et matériellement affaibli, plus il peut avoir besoin du système international ; mais plus il dépend de ce système, plus sa capacité à définir lui-même les conditions de son redressement risque de se réduire.

Cette question concerne aussi directement la jeunesse haïtienne. Les jeunes ne sont pas de simples observateurs des relations entre Haïti et les organisations internationales : ils sont appelés à vivre avec les conséquences des décisions prises aujourd’hui en matière de sécurité, de gouvernance, de développement et de coopération internationale. Comprendre le fonctionnement du multilatéralisme, ses possibilités comme ses limites, revient donc pour eux à comprendre une partie des rapports de pouvoir qui détermineront leur avenir. La question n’est pas de rejeter l’action internationale, mais de savoir quelle place les jeunes Haïtiens veulent occuper dans la définition des politiques qui engagent leur pays : celle de bénéficiaires, de spectateurs ou, à nouveau, celle d’acteurs capables de défendre et de porter les intérêts d’Haïti dans les espaces où se prennent les décisions.

Haïti, qui fut parmi les premiers États à participer à la construction de cet ordre international, se trouve ainsi confrontée à une question fondamentale : comment redevenir un acteur du multilatéralisme plutôt qu’un espace sur lequel le multilatéralisme exerce son action ?

C’est peut-être là le véritable paradoxe haïtien : avoir contribué à construire un ordre fondé sur l’égalité souveraine des États et se retrouver, deux siècles après son indépendance, confrontée à un système international dans lequel son égalité juridique ne suffit plus à garantir son autonomie politique.

Frandy METELLUS

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