À l’approche du 7 février 2026, date symbolique marquant la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT) issu de l’accord du 3 avril 2024, les ambassades de France, des États-Unis et du Canada, ainsi que l’ONU et l’OEA, s’étaient transformées en véritables gardiens inflexibles du calendrier.
Déclarations solennelles, rappels à l’ordre publics, menaces à peine voilées et pressions concrètes : rien n’était laissé au hasard pour imposer le départ du CPT et assurer une transmission ordonnée vers le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé.
L’ambassade du Canada, par la voix de son représentant, avait multiplié les signaux forts dès janvier, rappelant sans ambiguïté que le 7 février 2026 sonnerait la fin programmée du mandat collectif.
La France, via son ministère des Affaires étrangères et son ambassadeur, avait pris acte avec une précision chirurgicale de la fin du mandat « conformément aux dispositions de l’accord politique », saluant la « transmission ordonnée » du pouvoir exécutif au Conseil des ministres dirigé par Fils-Aimé.
Les États-Unis, plus directs encore, avaient brandi sanctions et restrictions de visas contre des membres du CPT accusés de déstabilisation, tout en affichant une présence navale dissuasive. Washington avait clairement averti que toute manœuvre visant à prolonger le CPT ou à déstabiliser le Premier ministre serait considérée comme une aubaine pour les gangs.
L’OEA et l’ONU, de leur côté, insistaient sur le respect strict de l’échéance afin d’éviter un vide institutionnel et de préparer les élections. C’était l’heure de la diplomatie musclée, des principes constitutionnels invoqués comme des tables de la Loi.
Et puis… le silence
À peine quatre mois plus tard, à l’approche du 7 juin 2026 — échéance constitutionnelle des 120 jours pendant lesquels le Conseil des ministres, présidé par le Premier ministre, exerce le pouvoir exécutif en cas de vacance présidentielle (article 149 de la Constitution amendée) —, le même chœur international s’est mué en un orchestre fantôme.
Pas une déclaration ferme rappelant le caractère strictement intérimaire et limité de ce mandat.
Aucune mise en garde solennelle contre le risque d’une gouvernance sans base électorale.
Aucune menace de sanctions, aucune pression publique, aucun appel urgent à un pacte national ou à des élections rapides.
Le zèle fébrile de février s’est évaporé dans un mutisme aussi soudain qu’éloquemment ironique.
Une souplesse interprétative soudaine
Oh, l’ironie est savoureuse !
Ces mêmes chancelleries qui, en janvier et février, agitaient la Constitution comme un étendard sacré pour écarter un organe collectif jugé ingérable, se découvrent soudain une étonnante souplesse interprétative lorsqu’il s’agit de leur « capitaine » de facto préféré.
Elles qui sermonnaient sur la légitimité démocratique, le rejet du vide institutionnel et le respect des échéances observent désormais avec une bienveillance silencieuse le dépassement d’une limite constitutionnelle pourtant claire.
Où sont passées les conférences de presse fermes, les communiqués conjoints menaçants, les avertissements sur les dangers d’une transition qui s’éternise ?
Envolés.
Remplacés par des réunions discrètes, des salutations polies aux interventions de Fils-Aimé devant le Conseil de sécurité de l’ONU et un soutien tacite à la « stabilité » actuelle.
Le poids du deux poids, deux mesures
Ce contraste n’est pas une simple nuance diplomatique : il est criant, presque comique dans son cynisme.
Imaginez la scène : en février, on menace de sanctions et on déploie des navires pour faire respecter une date.
En juin, face à un pouvoir unipersonnel prolongé sans large consensus ni perspective électorale immédiate, c’est le grand calme plat.
Pas un mot.
Pas un rappel.
Le même article constitutionnel qui était brandi hier devient aujourd’hui un détail négociable, une formalité que l’on préfère ignorer poliment.
L’activisme sélectif atteint ici des sommets d’absurdité : la communauté internationale n’applique les principes que lorsqu’ils servent ses choix du moment.
Une crédibilité gravement entamée
Cette hypocrisie flagrante décrédibilise profondément l’action internationale.
Elle révèle une diplomatie sans véritable boussole éthique, fonctionnant à deux vitesses selon que l’acteur haïtien en place est perçu comme un allié commode ou comme un obstacle.
Quand il fallait contraindre le CPT, la Constitution et les engagements étaient intouchables.
Quand il s’agit de maintenir Fils-Aimé, ils deviennent flexibles, adaptables, secondaires face à la realpolitik et à la peur du chaos immédiat.
Le résultat est dévastateur pour la crédibilité des puissances et organisations concernées.
En Haïti, terre déjà saturée de méfiance envers l’ingérence étrangère, ce double langage renforce le sentiment d’une tutelle opportuniste qui choisit ses favoris et ajuste ses « valeurs » en conséquence.
Le silence qui parle
Une communauté internationale qui hurle pour imposer un calendrier et chuchote — ou se tait — lorsque ce même calendrier dérange ses intérêts du jour ne peut plus prétendre incarner l’État de droit ou la démocratie.
Elle se disqualifie elle-même, alimente le cynisme populaire et contribue, par son incohérence patente, à prolonger la crise plutôt qu’à la résoudre.
Haïti observe ce spectacle avec un mélange d’amertume et de lucidité.
Le silence diplomatique actuel n’est pas neutre : il est parlant.
Il trahit une préférence politique déguisée en prudence.
Et cette ironie cruelle — menacer hier ce que l’on tolère aujourd’hui — restera comme un symbole éclatant des limites morales d’une diplomatie qui se veut bienveillante mais agit avant tout en fonction des intérêts du plus fort.

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