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 »Les tigres sont encore lâchés », Robert Lodimus (Chapitre II)

Haitian Globe
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June 30, 2026
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 »Les tigres sont encore lâchés », Robert Lodimus (Chapitre II)

Chapitre II, LES TIGRES SONT ENCORE LÂCHÉS, Robert Lodimus

Robert Lodimus

LES TIGRES SONT

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ENCORE LÂCHÉS

(Essai, Éditions Nemours, 2017, 300 pages)

___________

__________________________________

Chapitre II

__________________

Ils ont assassiné notre rêve

       « Il vient une heure où philosopher ne suffit plus : après la philosophie, il faut l’action. »

               (Victor Hugo)  

   Rien ne présageait de la tempête politique qui allait se lever à l’horizon. Cette journée-là, comme à l’accoutumée, les nuages de frayeur se bousculaient dans le ciel de la saison automnale. Cet automne maudit a repeint les villes, les bourgs et les villages en jaune de la trahison, en rouge de la cruauté et en blanc de la capitulation. Les riverains craquaient, se cassaient en deux et gémissaient sous les fouets des persécutions politiques. De leur bouche souffreteuse et peureuse coulait la bave d’une colère rageuse qui bouillonnait à l’intérieur, et qu’ils cherchaient en vain à transformer en une boule de révolte enflammée. Gardaient-ils encore l’espoir de parvenir à incendier et à faire exploser le « bunker » où se retranchaient les visages du « Mal » absolu de ce siècle bouleversé ? 

     Les âmes éprouvées se repliaient dans  la léthargie et la démobilisation que  leur imposaient l’incertitude et la résignation. Elles encaissaient les coups et se serraient les dents. Les génies de la cruauté ne leur laissaient aucun répit. Les misérables ressemblaient à des feuilles sans résistance, que les vents insensibles s’amusaient à détacher de leurs branches pour les éparpiller tout le long de la route qui mène vers le néant. Devant cet océan de désolation, Apollon, le dieu de la parole était devenu aphone et impuissant. Impuissant face à l’avenir conjectural d’un peuple pusillanime, réduit au silence de la terreur. Acculé au Golgotha de la désespérance. Ligoté, comme un brigand, au poteau de la décrépitude. Mais qui attendait, probablement, son heure. Comme le Christ, aux noces de Cana. Les « larmes » amères, fielleuses de la « défaite » ne seraient-elles pas appelées, tôt ou tard, à se transformer en « vin » savoureux de la « Victoire » ? Parfois nous entendons la voix brûlante de Richard Brisson, le grand martyr de la cause haïtienne, avec sa diction impeccable :

« Mange ton pain pendant qu’il est encore pain.

Et profite du feu pour faire cuire ta soupe

pendant qu’elle est encore soupe.

Par les temps qui courent,

il ne faut pas remettre à demain

ce que tu peux manger ce soir,

car le grand chambardement est peut-être pour cette nuit.

À l’aube, qui sait si le pain ne sera pas fusil,

la soupe poison et le feu sang… »

(Richard Brisson, Collection du Verbe Présent)

     Après avoir tant erré dans le désert de l’« absurde », les « indigents » de la planète ne devraient-ils pas s’arrêter? S’arrêter juste un moment…! Un moment pour demander au « Créateur » où passent effectivement les routes de la « Liberté » et où s’arrêtent celles de l’exploitation? Hélas! les brebis sans berger ne restent pas longtemps vivantes dans la montagne. Même lorsqu’elles conservent encore une dernière énergie qui leur permet de se battre jusqu’à l’aube, elles finissent toujours par être dévorées, déchiquetées par la gueule aciérée et vorace des carnassiers. Ce pays de la Caraïbe est en train de payer le crime de n’avoir pas compris que le « loup » reste un « loup » jusqu’à ce qu’il crève avec un « os » qui lui passe de travers dans la gorge. La nature, elle-même, sait se rendre justice.

     Avec le temps, l’expérience et la sagesse, nous avons remarqué qu’il n’existe pas qu’un « ciel » qui serve de couverture à toute la terre. Nous avons plutôt réalisé qu’il y en a plusieurs. Chaque peuple de l’univers ne possède-t-il pas le « ciel », le « dieu » et le « diable » qui lui conviennent. Une de ces nuits où nous gardions les yeux ouverts jusqu’à l’aube dans la pénombre de la vicissitude et de la nostalgie, nous avons interrogé notre conscience qui a répondu : 

     « Camarade, le dieu de votre peuple a fait ses valises et il a déménagé de  votre coin de pays…! Il ne reviendra pas de sitôt. Il attend de chacun de vous un geste de loyauté, un acte de courage, une manifestation de grandeur; enfin, quelque chose qui puisse s’élever à la solennité du sacrifice d’Abraham… »

     Notre conscience nous a parlé comme l’ange le déclara à la Magdaléenne : « Jésus, le « Fils de l’Homme », n’est plus ici! » C’est donc l’absence du « Maître » dans ce « bled » infernal qui expliquerait la cause des vaines libations. Des myriades de « prières » sans exaucement devant les portes des cathédrales inondées chaque jour de chandelles allumées ou éteintes : symbole de piété expiatoire, dans l’espoir de mériter le « paradis » du « mauvais riche ». N’existe-t-il pas vraiment un « paradis » avant le « Paradis » : l’un qui domine sur la terre et qui élève l’infime minorité ; l’autre qui abaisse et qui exploite  la grande majorité ? Est-ce parce que leur « dieu » est parti de chez eux que tous ces groupes de loques humaines s’aventurent dans la mer, déferlent sur les sentes dangereuses et sinueuses, et partent, chacun de son côté, à la recherche du « sien »? Est-ce parce qu’ils n’ont plus d’alternative d’avenir, que la « vie » les a abandonnés dans les bras de l’« existence » morne, délétère, triste et austère qu’ils ont décidé d’aller mourir loin des yeux tendres, loin des regards affectueux de leur patrie? Et qui pis est, dans les usines de sous-traitance,  dans les champs agricoles de la Floride, les mêmes voix, les voix puissantes qu’ils ont fuies, leur répondent arrogamment: « Insensés! Ne vous êtes-vous pas trompés de chemin…? Ici, c’est l’enfer. Le « dieu » que vous cherchez n’y habite point. » 

     Josef Staline disait à Franklin D. Roosevelt : « Le diable est avec la Russie. Le diable est communiste. » Non, Staline s’est trompé : « Le diable est avec l’Occident. Le diable est néolibéraliste.»  

     Nous pensons à Gilbert Cesbron, lorsque nous observons tous les jours les « saints » qui sont en Enfer. Ou qui s’apprêtent à y descendre. Comme les Antillais, les Latinos américains, les Africains, les Asiatiques, les Arabes, et les autres victimes de la prévarication économique et financière globalisée qui sont contraints de « fuir la pluie pour tomber finalement dans la rivière. »  

     La journée du 28 novembre 1980, disions-nous, s’annonçait comme les autres. Rien de spécial, en fait, ne devrait la marquer. Les chiens faméliques aboyaient toujours dans les rues bruyantes où s’amoncelaient des tonnes de détritus qui masquaient à certains endroits les égouts à ciel ouvert. Les marchandes de « manger cuit » s’alignaient tout le long des trottoirs et échangeaient quelques cuillers de riz contre une petite poignée de sous blancs. Leur peau brûlait sous le feu ardent du soleil. Les passants s’arrêtaient de temps à autre devant l’une d’elles pour étancher leur soif avec un kola bien glacé ou pour calmer leur estomac en avalant de travers une petite assiette de riz ou de maïs. Les files de chômeurs dérivaient vers toutes les artères de la capitale. Sur leur visage, on y lisait des rendez-vous manqués, des coups bas, des fausses promesses d’emploi. Et on y décelait des signes de déception et de consternation… Les militaires des Casernes Dessalines avaient encore battu ce jour-là, comme tous les matins d’ailleurs, les prisonniers politiques accusés de comploter contre la sûreté de l’État. Les Volontaires de la sécurité nationale (VSN) n’arrêtaient pas d’espionner et d’envoyer en prison les pères et mères de famille, les étudiants, les élèves des classes humanitaires, les ouvriers, les paysans, les citadins… Ils étaient fiers dans leurs uniformes de kaki bleu foncé. Le soleil se levait sur une misère au goût rassis. Et la lune se couchait sur les pleurs des gamins fatigués qui pratiquaient, trop longtemps déjà, le « qui dort dîne » dans un pays à la conscience tourmentée, qui n’arrivait pas lui-même à dormir.

     Et pourtant, ce vendredi 28 novembre 1980 ne fut pas cette journée comme les autres…!

Avant Kenneth Merten, il y avait Robert Galley

     Port-au-Prince se réveillait encore dans le tintamarre  des klaxons démentiels.

La ville respirait dans la peur et l’inquiétude. La lumière du matin, d’un rouge timide, couleur de sang, peinait à traverser l’incertitude prémonitoire et journalière.  

     Les camionnettes colorées swinguaient dans les artères fourmillant d’âmes et de saleté, slalomaient entre les nids-de-poule, tout en crachant une fumée foncée sur le paysage engourdi sous les crimes, les atrocités, les barbaries de Fort-Dimanche. Pareilles aux anguilles des ruisseaux, elles se faufilaient partout, imprudemment, pour essayer de contourner les obstacles ambulants et défier les embouteillages récalcitrants. Au milieu de cette cacophonie de cris et de moteurs, une chaleur lourde commençait à écraser la ville. Nous étions encore à l’heure où la capitale, indifférente aux rêves des vies brisées, assassinées à Titanyen, tentait de reprendre son souffle de fer et de bitume. Ce matin du vendredi 28 novembre 1980, le bourdonnement urbain dissimulait une tension insoupçonnable, annonciatrice d’une grande tragédie sociale et politique. L’air était devenu subitement lourd. Presque irrespirable. Les regards semblaient fuir une catastrophe sans précédent dans l’histoire de la presse militante. Derrière les persiennes closes, les cœurs de la cité battaient à tout rompre et se barricadaient. Les lutins de l’angoisse se déployaient dans toutes les ruelles. 

    Le 28 novembre 1980, comme vous le savez, marque les pages les plus sombres de l’histoire du journalisme en Haïti. L’équipe de la revue « Regard » – dont nous faisions partie – avait passé, comme d’habitude, toute la semaine à rédiger les textes de ce nouveau numéro du journal qui avait été livré aux flammes de la terreur duvaliérienne. Les camelots n’eurent pas le plaisir de le prendre dans leurs bras, de le bercer, de le brandir et de le promener au bas de la ville grouillante, comme cela se faisait tous les samedis aux petites heures du matin, dès sa sortie de chez l’éditeur. Cette œuvre collective, qui portait en elle une révolution médiatique, avait connu le sort d’un enfant mort-né. Elle avait expiré sur le marbre même de l’imprimerie, emportant avec elle les ultimes réflexions écrites de cette équipe de jeunes, courageuse et dynamique, sur les indécences politiques et économiques d’une dynastie arrogante et démonisée, qui exposait l’opulence de son « monarque » sur le dos lacéré de son peuple. C’était fini pour la revue « Regard ». Elle était morte. Ce semblant de « démocratie » qui respirait déjà mal, par la bouche, avait rendu, lui aussi, son dernier souffle.  En cette journée sombre et triste de novembre 1980, la tempête de la répression duvaliérienne avait frappé partout.  Regard ! Ah, qu’elle était jolie dans sa « robe » bleue et blanche! On aurait dit Blanquette,  la chèvre de monsieur Seguin, avant qu’elle fût allée dans la montagne pour se faire dévorer et manger par le « loup ». Notre dernier article rédigé sous le titre de « Robert Galley, le galeux », n’aura pas été lu non plus. 

     Robert Galley est décédé à Troyes, en France,  le 8 juin 2012 à l’âge de 91 ans. Il fut un héros de la seconde guerre mondiale. En novembre 1980, Robert Galley, alors ministre français de la Coopération dans le gouvernement de Raymond Barre, effectua une visite officielle en Haïti du 19 au 22 novembre 1980. Son arrivée à la capitale eut lieu quelques jours avant la grande vague de répression du 28 novembre menée par le régime de Jean-Claude Duvalier. 

     Au cours de cette visite, Robert Galley formula des propos très élogieux envers le « Prince des ténèbres ». Le « Français » corrompu le présenta comme le « meilleur président possible pour la République d’Haïti ». La presse officielle haïtienne mit largement en avant cette déclaration, sans toutefois parvenir à améliorer l’image internationale de la dictature. 

     Quelques jours plus tard, précisément le 28 novembre 1980, le palais national lança une vaste opération policière, dans le but de paralyser les noyaux de résistance populaire qui se dressaient sur son chemin: arrestations massives de cadres, bastonnade de journalistes, torture d’opposants, exécution ou expulsion de militants… Cette époque répressive est aujourd’hui largement documentée par les historiens et les organisations de défense des droits humains. 

     Robert Galley avait tenté de « redorer le blason » du gouvernement de Jean-Claude Duvalier au moment même où celui-ci préparait une nouvelle vague de répression contre l’élite intellectuelle et progressiste du pays – y compris la presse avant-gardiste. Certains compatriotes publièrent des textes très sévères à l’encontre du « propagandiste étranger » de bas étage. 

     Ce chapitre illustre les ambiguïtés de la politique étrangère française en Haïti à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Dans le contexte de la guerre froide, la stabilité politique et les intérêts stratégiques l’emportaient souvent sur la défense des droits fondamentaux. Ainsi, malgré les informations disponibles sur les violations commises par le régime duvaliériste, certains responsables occidentaux privilégièrent le maintien de relations étroites avec Port-au-Prince. 

     Aujourd’hui, la visite de Robert Galley demeure un épisode controversé de l’histoire des relations franco-haïtiennes. Pour de nombreux observateurs, elle symbolise les limites d’une diplomatie qui, en recherchant la stabilité et la continuité des relations bilatérales, contribua à restaurer temporairement l’image d’un régime qui allait, quelques jours plus tard, révéler une nouvelle fois sa nature brutale et criminelle par une répression massive contre toute forme de dissidence.

      Peu avant l’atterrissage de Robert Galley à Port-au-Prince, Jean-Claude Duvalier avait signé un décret ridicule – une sottise – qui interdisait aux citoyens de critiquer publiquement les membres du corps diplomatique présents à Port-au-Prince, ou les fonctionnaires internationaux de passage au pays. Les coupables de ce délit pouvaient encourir des peines d’emprisonnement sévères assorties de sanctions pécuniaires substantielles. La présidence savait que les prises de position de son « précieux hôte », pour rétablir le prestige et améliorer la réputation de l’équipe dirigeante, allaient déranger, révolter la conscience citoyenne. Elle comprenait également que les médias de Port-au-Prince ne rateraient pas, cette fois-là encore,  l’occasion de relayer les opinions de la population effrayée et bâillonnée. Cette presse, depuis la fin des années 1970, ne se risquait-elle pas plusieurs fois par jour à répéter tout haut, par l’oralité ou par l’écriture,  ce que les familles citadines et rurales souffraient et pensaient tout bas. Alors, Jean-Claude Duvalier et sa bande de jouisseurs et d’égorgeurs tenaient à prendre des précautions pour éviter un dérapage médiatique, capable de ternir la crédibilité diplomatique de l’envoyé spécial de Raymond Barre. Car, Robert Galley, d’une façon ou d’une autre, allait se porter effectivement à la rescousse de la répression et de la  criminalité systématisée. 

     Au Cap-Haïtien, les propos de Galley crevèrent le plafond. Le Français –  et ce n’est pas étonnant – eut le culot, l’audace de déclarer que les Duvalier avaient « paradisé » la République d’Haïti. Il campait le « président » dans un univers de basses flatteries et d’éloges nauséeux : vision progressiste, élan patriotique, amélioration économique, assainissement financier, respect des droits et libertés… Robert Galley – le politicien galeux – avait égrené un chapelet de conneries psalmodiées à l’endroit de l’apprenti dictateur. 

     Faisant fi des risques, nous décidâmes de réagir aux élucubrations diarrhéiques du vilain personnage. Il fallait que nous lui dissions nos « quatre vérités ». Nous invitâmes donc Robert Galley à descendre de sa « tour d’ivoire » pour aller s’offrir un bain de foule à Cité Simone Duvalier, à Solino, à La Cour Mouzin, à Raboteau, à La Fossette… Sans avoir omis, naturellement, de lui suggérer d’explorer la face cachée et les sombres réalités de l’univers carcéral  dans les bas-fonds de Fort-Dimanche et dans les souterrains insalubres des Casernes Dessalines, afin qu’il constatât de visu le mode de traitement que ses « amis duvaliéristes », les héritiers dignes du « Baron Samedi » de 1957,  réservaient à des professeurs d’université, des juristes, des médecins, des étudiants, des instituteurs, des analphabètes, des porte-faix, des estropiés… accusés d’être des opposants politiques, des comploteurs et des espions à la solde de Moscou ou de la Havane. 

     Le délégataire du palais de l’Élysée ignorait-il vraiment que, le vendredi 8 novembre de l’année 1979, le président de La Ligue haïtienne des droits humains, Me Gérard Gourgue, avait failli être assassiné au cours de la conférence qu’il prononçait à l’auditorium de l’église Saint-Jean Bosco. Ce soir-là, des milliers de participants échappèrent miraculeusement à la mort. Étaient présentes à cette rencontre historique diverses personnalités du monde intellectuel, dont Me Grégoire Eugène, Dr Rony Durand blessé de deux balles à l’épaule, Dr Georges Michel de radio Métropole frappé violemment à la tête, etc. Le conférencier, Me Gérard Gourgue, fut lui-même sévèrement malmené. Ainsi que son épouse qui reçut un coup de chaise à la tête. 

     L’autre affaire qui fit encore scandale à travers le pays, ce fut  la détention illégale d’Anthony Pascal alias Konpè Filo à Fort-Dimanche. Le journaliste engagé de Radio Haïti Inter fut copieusement bastonné, sauvagement torturé par des militaires macoutes aux ordres de la présidence. Étonnamment, les Haïtiens prirent leur courage à deux mains. Envahirent les rues de la capitale et des villes de province. Et exigèrent l’élargissement immédiat de Filo. Les tortionnaires du Champ-de-Mars cédèrent. 

      Libéré effectivement le lendemain, la victime raconta son calvaire sur les ondes de la station de radiodiffusion où il présentait chaque soir, de 21 heures à 22 heures, une émission de nouvelles en langue vernaculaire. Cette douloureuse mésaventure ne refroidit pas l’ardeur du journaliste militant. 

    Il nous fallut aussi rappeler à Robert Galley l’assassinat crapuleux du journaliste Gasner Raymond du Petit Samedi Soir. Enlevé par un commando des Casernes Dessalines ayant à sa tête un certain Lionel Woolley, son cadavre tuméfie fut retrouvé à Brâches, une petite localité située au Sud de la capitale. Nous publions cet extrait du poème qui lui est dédié dans notre ouvrage, Le Crépuscule ensanglanté : 

« Le jour se lève sur Brâches

Avec les cris de douleur

D’une mère brisée

Une journée en deuil

C’était un 1er juin 1976

Gasner est mort

À 23 ans

Brâches s’enfuit

Laissant sa victime

Sur la terre

Soulée du sang de l’innocent »

     Aucun duvaliériste ne saura se dédouaner des « crimes contre l’humanité » commis par le régime vampirique qu’il a servi pieusement et solennellement durant 29 ans. Ceux-là qui n’ont pas trempé leurs mains dans le sang des innocents,  y ont trempé leurs yeux.

     Même morts, les bourreaux qui ont détruit et assassiné l’âme des populations vulnérables de l’humanité ne devraient jamais connaître un seul instant de paix en ces lieux de tourments où se consument leurs ossements. Le  repos éternel est réservé aux martyrs des grandes luttes politiques, économiques et sociales qui visent à raser complètement, à démolir totalement la maison du « Diable » pour en ériger à la place  l’édifice du « Changement » : celui de la « Révolution » universelle. Les vers de François-René de Chateaubriand, dans Les malheurs de la révolution, illustrent admirablement nos ressentiments de rejet et de mépris envers les « princes »  sadiques qui imposent leurs lois sur la planète et qui empêchent les masses populaires d’accéder à un minimum de bonheur et de bien-être :

« Sors des demeures souterraines,
Néron, des humains le fléau !
Que le triste bruit de nos chaînes
Te réveille au fond du tombeau.
Tout est plein de trouble et d’alarmes :
Notre sang coule avec nos larmes ; »

Avant la journée des vampires

     La campagne électorale battait son plein aux États-Unis. Jimmy Carter se démenait comme un diable dans le bénitier dans l’espoir d’obtenir un second mandat présidentiel. Grâce à sa politique « des droits de l’homme », les secteurs de la militance multidimensionnelle étaient parvenus à ouvrir des brèches dans les systèmes de gouvernance étatique à forte teneur dictatoriale. Avec l’ère « cartérienne » se dessinait en Haïti, depuis 1976, un mouvement timide de « libéralisation » de la conscience collective. Même si les manifestations de rue, pour dénoncer la disette, la famine dans certaines régions comme le nord-ouest, la répression musclée, la gabegie administrative, étaient interdites, les langues de la population, par contre, commençaient étonnamment à se délier. La presse privée locale, retranchée derrière le paravent fragile du vocable de « presse indépendante » pour protéger ses arrières, comme elle le pouvait, face à un gouvernement sanguinaire, criminogène, se faufila dans les fissures de la peur prudente et devint la « voix » des « sans voix ». Le « monstre » découvrit sa vulnérabilité et se sentit menacé. Le duvaliérisme  battit en retraite. Il recula. Le combat pour la reconquête des libertés individuelles et collectives avança. Gagna du terrain. 

     Choisir l’activité journalistique, à cette époque, participait avant tout d’une certaine velléité de « Libérer » les masses haïtiennes du fascisme duvaliérien. Les jeunes femmes et les jeunes hommes qui s’exprimaient par les médias parlés et écrits portaient jalousement en eux le « rêve » de « Liberté » de Martin Luther King, de Geronimo, de Lawrence d’Arabie, de Malcom X… Témoins des misères et des souffrances d’un peuple persécuté, ils étaient décidés à chasser les « ténèbres » et à ressusciter les « lumières ». Après leur journée de travail, la plupart retrouvaient leur « nid de pauvreté » au cœur des bidonvilles empestants. C’était là, dans les corridors boueux et serpentants, que les bourreaux les attendaient, pour les conduire à l’échafaud ou à l’abattoir… Combien gagnaient-ils?   Cinquante, soixante, quatre-vingts dollars…! Et les soi-disant privilégiés, appelés les aînés, pouvaient gagner entre cent et deux cents dollars…! 

     La presse indépendante de la fin des années 1970 n’avait pas les « moyens occultes » de se procurer des véhicules blindés et de s’offrir les services des gardes du corps, à l’instar des monarques, des présidents, des ministres, des députés, des diplomates, des trafiquants de stupéfiants….

     La présence du président Carter à la Maison Blanche devint une source de problèmes pour les duvaliéristes. Ils furent obligés de réduire l’ouverture du robinet des crimes et des monstruosités. D’afficher même un faux-semblant de justice. Antoine Kouri, motocycliste écervelé et dangereux à la gâchette de Lee Van Clef, ami proche du tyran président,  pourrissait en prison pour le meurtre sordide d’un jeune ingénieur, Ronald Taylor. Sylvio Claude – arrêté plusieurs fois et torturé – et Grégoire Eugène – homme de peu de foi et de conviction branlante, personnage caméléonien – parvinrent même à déjouer l’esprit sectaire du monopartisme rétrograde. Les deux individus fondèrent chacun un « mouvement » politique. Ils firent donc un saut périlleux. Guettant ce moment rare, miraculeux et  fabuleux où le  peuple eût  été  convoqué dans ses comices. 

     L’ « opération Eagle Claw » pour libérer les 53 États-uniens retenus en otage depuis un an environ en Iran tourna à la catastrophe. 8 militaires du Pentagone périrent dans les affrontements. Le « cow-boy du Farwest », Ronald Reagan, candidat du parti Républicain, bénéficia de la honteuse défaite. Il eut le vent en poupe. Les sondages lui donnèrent favori. Comme vous le savez, les États-Unis – de sa nature arrogante et grossière – supportent mal l’échec. Ne se font-ils pas appeler « Rois de la guerre » et « Champions  de la démocratie »? 

      À Port-au-Prince, Jean-Claude Duvalier et ses mercenaires prièrent tous les saints de l’Ancien et du Nouveau Testament, invoquèrent tous les Loas du Bénin et du Dahomey,  pour que le parti Démocrate ne fût pas reconduit au pouvoir. Ils se croisèrent les doigts. Planifièrent secrètement un plan diabolique contre la presse indépendante, les activistes politiques, les chefs syndicalistes, les professeurs de sciences sociales, les acteurs de théâtre engagés, les musiciens avant-gardistes, les poètes et les écrivains catalyseurs de justice sociale, les peintres et les sculpteurs  militants… 

Malgré tout, il y avait un « mauvais » parmi les « pires »

     Cet homme à la peau d’ébène, que nous voyions souvent passer dans son uniforme de « Volontaire de l’ insécurité  nationale » devant la maison du défunt Sony Bastien, et qui prenait l’habitude de ralentir ses pas pour nous saluer de la main, approcha lentement de nous. C’était un après-midi de novembre 1980. Sony Bastien, Albert Semervil et moi comprîmes tout de suite que l’individu avait un message important à nous communiquer. Effectivement. Le « milicien bizarre » nous apprit qu’il sortait d’une réunion convoquée au siège central des  macoutes à la rue Monseigneur Guilloux par madame  Marx Adolphe, la « Reine du cimetière ». Il continua : 

     « Le gouvernement de son Excellence Jean-Claude Duvalier attend impatiemment l’élection de Ronald Reagan pour enclencher une vaste opération de répression contre les membres de la presse. J’habite dans le quartier. Je sais que vous êtes journalistes. Des jeunes instruits, dynamiques, pleins d’avenir. Le pays a besoin de vous. Soyez prudents. Si le président Carter n’est pas réélu, la situation politique se rendurcira. C’est tout ce que je voulais vous dire… »

     Nous le remerciâmes. Seulement, les tyrans peuvent bâillonner l’histoire, mais ils n’ont pas le pouvoir d’arrêter sa marche… Le peuple Israël passa quarante ans dans le désert. Et puis un jour, il renversa les murailles de Jéricho. Et  pénétra  dans la  terre  promise. Triomphalement.

     Le peuple haïtien a lui aussi besoin d’un Moïse, d’un Aaron et d’un Josué pour l’aider à s’affranchir de l’esclavage moderne dans lequel les États pharaoniques du néolibéralisme le maintiennent inexorablement depuis plus de deux siècles.

Robert Lodimus

LES TIGRES SONT ENCORE LÂCHÉS, essai

(Prochain extrait : Chapitre III, Sous les griffes de la terreur)

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