Ses détracteurs le surnomment « le businessman de la guerre ». Plus de quinze ans après le scandale de Blackwater en Irak, Erik Prince revient avec une nouvelle société militaire privée: Vectus Global. Ses mercenaires sont déjà en action en Haïti et en République démocratique du Congo. Entre drones, impôts et minerais, enquête sur un come-back sulfureux
Un nom qui colle au sang
Dans le monde des guerres sous-traitées, un nom hante encore les mémoires: Blackwater. En 2007, ses hommes ont ouvert le feu sur des civils à Bagdad, tuant 17 innocents. Le carnage de Nisour Square est devenu le symbole des dérives des sociétés militaires privées [1].
Derrière cette entreprise : Erik Prince, ancien Navy SEAL, héritier d’une riche famille du Michigan et proche des cercles républicains. Après le scandale, Blackwater changea de nom à plusieurs reprises (Xe Services, puis Academi), mais Prince, lui, ne disparut jamais. Il a multiplié les contrats en Afrique, aux Émirats et même en Chine, toujours à la frontière de la légalité. Aujourd’hui, il revient avec une nouvelle bannière : Vectus Global [2].
Vectus Global, une armée sous-traitée
« Offrir des solutions que Washington ne veut pas payer », résume un cadre cité par le Wall Street Journal [2]. C’est le credo de Vectus Global: combler les vides laissés par les États-Unis et proposer un service militaire à la carte.
Le business model est limpide: moins de diplomatie, plus de résultats rapides. Là où les missions onusiennes ou régionales s’enlisent, Prince promet de « nettoyer » le terrain avec une efficacité redoutable. En prime, sa proximité avec Donald Trump — dont il est un soutien affiché — nourrit les soupçons: Vectus Global serait la vitrine parallèle de la politique étrangère américaine.
Haïti : drones, impôts et fiscalité
Port-au-Prince, août 2025. Les quartiers populaires résonnent encore des rafales de kalachnikov. Les gangs contrôlent des portions entières de la capitale. Dans ce chaos, le gouvernement de transition a signé un contrat controversé avec Vectus Global. Depuis mars, ses équipes opèrent dans l’ombre, utilisant des drones armés pour frapper certaines bases de gangs [2].
Et ce n’est que le début. Selon l’Associated Press, près de 200 hommes armés supplémentaires sont en cours de déploiement dans le pays[3]. Leur mission: reconquérir des zones stratégiques, sécuriser les routes et soutenir une police haïtienne dépassée.
Mais l’accord signé avec Prince dépasse le cadre militaire. Dans une interview à Reuters, il révèle que son contrat avec Haïti s’étend sur dix ans [4]. Objectif: restaurer la sécurité, mais aussi mettre en place un système de collecte fiscale à la frontière avec la République dominicaine. « Le jour où l’on pourra conduire de Port-au-Prince à Cap-Haïtien dans une voiture légère sans être arrêté par un gang, je considérerai que nous avons réussi », affirme-t-il[4].
Ce mélange explosif — mercenariat et fiscalité — choque de nombreux observateurs. En interview, le sociologue Frédéric Boisrond nous a déclaré qu’ « avec ce contrat, le CPT place Haïti sous la curatelle de mercenaires déjà tristement réputés pour leurs exactions en Afghanistan et pour des massacres de civils en Irak. Si l’on se fie à sa feuille de route, l’équipe d’Erik Prince pourrait se révéler aussi dangereuse pour les Haïtiennes et les Haïtiens que les gangs eux-mêmes. D’autant que, dans ce type de contrat, les mercenaires bénéficient d’une immunité totale, ce qui ne fera qu’entériner le règne de l’impunité dans ce pays. » Mais pour les autorités, étranglées par les gangs et privées de ressources, Prince apparaît sans doute comme un recours pragmatique.
De manière générale, les hauts responsables du Conseil présidentiel de transition (CPT) restent largement discrets, bien qu’ils aient confirmé de façon non nommée l’existence d’un contrat avec une entreprise étrangère pour la sécurité. Fritz Alphonse Jean, l’ancien président du CPT, a reconnu l’existence d’un contrat avec une entreprise de sécurité étrangère, tout en refusant d’en divulguer le nom, sa durée ou son coût. Il a invoqué des raisons stratégiques pour justifier cette reserve dans le Haitian Times du 16 aout 2025.
« Si cette histoire est vraie, de quelle autorité le gouvernement intérimaire non élu d’Haïti dispose-t-il pour inviter des forces étrangères dans le pays, et avec quel argent compte-t-il les payer? » interroge le journaliste américain Michael Deibert, spécialiste d’Haïti, sur le réseau social X.
Pour Frédéric Boisrond, ce contrat illustre l’échec du CPT ainsi que de toutes les personnes et organisations ayant validé ce modèle bancal de gouvernance. « Le recours à des mercenaires fait voler en éclats leur grand projet de renforcement des capacités de la PNH et repousse à des années-lumière l’autonomie des autorités haïtiennes en matière de sécurité publique comme dans l’ensemble de la vie nationale », a-t-il conclu.
Congo: des minerais sous bonne garde
En Afrique, Prince applique la même logique. En avril 2025, il a signé un accord avec le gouvernement congolais: sécuriser l’extraction et le transport des minerais stratégiques dans la province du Katanga[5].
Là encore, la promesse est double : protéger les convois miniers et instaurer un système de taxation plus efficace. Kinshasa, minée par la corruption et les détournements, voit dans Vectus Global un outil de contrôle. Mais pour beaucoup, c’est une nouvelle forme de dépendance: un État qui délègue ses revenus miniers à une société privée.
Bavures et sécurité privatisée
L’ombre de Blackwater plane toujours. Les ONG rappellent que les bavures de 2007 n’ont jamais disparu de la mémoire collective. Elles dénoncent la tentation des États fragiles de « sous-traiter » la sécurité, alors même que ces mercenaires échappent à tout contrôle démocratique.
Le cas de Vectus Global illustre une mutation profonde: la sécurité est devenue un marché mondial. Les frontières entre armée, police et société privée s’estompent. Là où l’État faillit, des entrepreneurs comme Prince proposent leurs services, au risque de transformer la souveraineté en marchandise.
Erik Prince n’a jamais cessé d’avancer. Avec Vectus Global, il revient au cœur des crises les plus explosives de la planète. Pour ses partisans, il incarne une efficacité que les bureaucraties internationales ne peuvent offrir. Pour ses détracteurs, il symbolise le cynisme ultime: transformer la guerre, la fiscalité et la sécurité en simples contrats commerciaux.
À Bagdad en 2007, des civils payèrent le prix de cette logique. Reste à savoir si, demain, ce seront les habitants de Port-au-Prince ou du Katanga qui en feront les frais.
Sources
- Marianne « Blackwater en Irak : la sécurité sans foi, ni loi, » Juillet 2024.
- Wall Street Journal, « Blackwater’s Erik Prince Muscles Back Into the Mercenary Business », août 2025.
- Associated Press, « Blackwater founder to deploy nearly 200 personnel to Haiti as gang violence soars », août 2025.
- Reuters, « Trump ally Erik Prince plans to keep forces in Haiti for 10 years to fight gangs, collect taxes », 14 août 2025.
- Reuters, « Trump supporter Prince reaches deal with Congo to help secure mineral wealth », 17 avril 2025.

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Via Juno 7
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