Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti
Conseiller spécial au Conseil national d’administration
du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)
Membre du Comité international de mise à jour du Dictionnaire des francophones
Montréal, le 30 mai 2026 2026
L’annonce du décès de Michèle Voltaire Marcelin, poétesse, peintre, romancière et comédienne, a fait l’effet d’un tsunami : la sachant malade, ses amis, ses parents, ses proches s’y attendaient, tous habités par l’effroi, le cœur transi de chagrin… Mais lorsque la Grande Faucheuse frappe à la porte, nous voici mutiques, la parole en berne, nous voici claudiquant sur l’archipel des gestes désormais orphelins…
Michèle Voltaire Marcelin est décédée le 29 avril 2026 à New York où elle vivait depuis de nombreuses années. Je cherche encore mes mots, j’en trouve quelques-uns, fébriles et bègues, pour adresser mes condoléances émues à sa famille, à ses frères Frantz et Leslie, à son fils Leo Coltrane Marcelin et à son conjoint Jocelyn McCalla.
L’ŒUVRE DE MICHÈLE VOLTAIRE MARCELIN
L’œuvre littéraire de Michèle Voltaire Marcelin compte plusieurs titres, notamment « La Désenchantée » (roman, Éditions du Cidihca, 2005), « Lost and Found » (poésie, Éditions du Cidihca, 2009), « Amours et bagatelles » (Éditions du Cidihca, 2009), « Clair/Obscur | Depth/Glow » (Éditions du Cidihca, 2026). « Amours et bagatelles » a été traduit en espagnol aux éditions Alba à Cuba, en 2016, sous le titre « Amores y cosas sin importancia ».
Enregistrements sonores des textes de Michèle Voltaire Marcelin
- La Désenchantée (texte complet du recueil). CD audio, Leo Coltrane, Prod. Brooklyn : Ishlab Studios, 2006.
- Lost and Found (choix de 20 poèmes). CD audio, Leo Coltrane, Prod. Brooklyn : Ishlab Studios, 2009.
- Il fait un temps de poème, poème de Michèle Voltaire Marcelin publié dans Terre de femmes / 33 voix de la poésie féminine haïtienne. Textes dits par Paula Clermont Péan et Céline Liger. CD audio. Éditions Bruno Doucey, 2010.
Textes de Michèle Voltaire Marcelin publiés dans des ouvrages collectifs
- Sélections et poésie, prose et images. Anthologie de la poésie haïtienne (Cahier Haiti). Mazères : Le Chasseur abstrait, 2009.
- Choix de poèmes. Terres de femmes, 150 ans de poésie féminine en Haïti. Éditions Bruno Doucey, 2010.
- « À Léo Coltrane ». Revue Intranqu’îllités 1 (nº spécial, Hommage à Alexis, 2012).
- « Oubliez le poète ». Magloire Saint-Aude, anthologie secrète. Édirions Mémoire d’Encrier, 2012.
- « La lumière de ses yeux ». Revue Intranqu’îllités 2 (nº spécial, Le Che comme métaphore, 2013).
- « True Life : Rue des Miracles ». Haiti Noir 2, The Classics, édité par Edwidge Danticat. New York : Akashic, 2014.
- « Latitude d’Inquiétude ». Revue Intranqu’îllités 3 (2014).
- « Mensonge ». L’Insurrection poétique, manifeste pour vivre ici. Éditions Bruno Doucey, 2015.
- Choix de poèmes. Anthologie de poésie haïtienne contemporaine, dirigée et présentée par James Noël. Paris : Points, 2015.
- « Sezon printan – Springtime ». Happiness, Contemporary International Poetry. New York : Weisbrot, Holnes, Lara.
- « The Thing ». Remembrance Anthology. Santa Barbara, UCSB Center Black Research Studies, 2016.
- « Il fait un temps de poème ». Anthologie – Au fil des textes. Vanves : Hachette, 2019.
- « Entre chien et diable ». Une soirée haïtienne, sous la direction de Thomas C. Spear. Éditions du Cidihca, 2020.
- « Grief works from home at all hours », « When this is over » et « You have nothing to lose but your life ». Musings During a Time of Pandemic : A World Anthology of Poems on COVID-2019, edited by Christopher Okemwa. Kisii (Kenya): Kistrech Theatre International, 2020.
- Sélection de poèmes et d’images. Witness Resistance. Marcelin / McCalla. Blurb, 2020.
(Source : site île en ile)
Hommage — Rediffusion, le 30 avril 2026, de l’article
Michèle Voltaire Marcelin, tisserande d’une œuvre poétique polyvocale et forte en ses registres de lumière
Par Robert Berrouët-Oriol
Article paru en Martinique sur le site Madinin’art le 23 février 2026
et diffusé en Haïti sur les 17 plateformes régionales du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Clair/Obscur | Depth/Glow (poésie)
Livre de Michèle Voltaire Marcelin, Éditions du Cidihca, février 2026
Le livre « Clair/Obscur – Depth/Glow » de la poétesse Michèle Voltaire Marcelin interpelle hautement et émeut le lecteur qui lui offre accueil et hospitalité. Car cet ouvrage de haute-lisse ne navigue pas sur les chétifs esquifs d’une bavardeuse micro-confrérie, celle des poètes au souffle court et dont l’écriture est une invite à l’étourderie. L’auteure du poème « L’histoire a faussé les comptes » n’écrit pas d’improbables et confidentielles plaquettes de poésie vouées à la mutité et discrètement rangées sur les poussiéreuses étagères de l’oubli… Sur sa table de travail, avec rigueur, avec constance, dans la glaise éruptive de la langue, Michèle Voltaire Marcelin élabore une œuvre poétique majeure, complexe, polyvocale et forte en ses registres de lumière.
Dans un texte publié l’an dernier, nous avions arpenté en ces termes quelques aspects du « métier à tisser » de l’auteure : « (…) la poésie de Michèle Voltaire Marcelin est une parole de haute voilure. Elle nous est confiée sur les cimes et dans les plissures de la déclamation de la langue-étendard, de la langue-manifeste au sens où l’entendaient les poètes surréalistes nourris au petit-lait de la révolte. Parole de haute voilure, la poésie qu’elle nous tend et des mains et du cœur porte en ses fulgurances des tracées luminaires, l’art de tisser le dire poétique lui-même. Poésie de haute couture également, elle a de surcroît l’élégance d’arpenter les cicatrices mutiques de l’Histoire et du Temps, dans la conjugaison ailée du Temps-passé, du Temps-présent et du Temps-qui-vient. Car en ses errements têtus « L’histoire a faussé les comptes ». (…) Le poème « L’histoire a faussé les comptes » entre en résonance avec « Bouche de clarté », le visionnaire poème de René Depestre : « Ma bouche folle de systèmes / folle d’aventures / place des balises / aux virages les plus dangereux » / Ma bouche noire de détresse noire de culture noire de nuit fort noire boit son bol de clartés ». Telles des lucioles caracolant à l’aune d’un parchemin parolier, les deux poèmes entrent en résonance, ils appartiennent à une commune mémoire, celle des hauts faits comme celle des blessures intaries du passé » (« Billet à Michèle Voltaire Marcelin à propos de son poème « L’histoire a faussé les comptes », par Robert Berrouët-Oriol, Rezonòdwès, 10 novembre 2025).
Publié en février 2026, à Montréal, aux Éditions du Cidihca, « Clair/Obscur Depth/Glow » de Michèle Voltaire Marcelin est un ouvrage bilingue français-anglais de 233 pages disponible aux formats papier et eBook. La présentation graphique est soignée, l’architecture bilangue du livre ainsi que les choix typographiques en facilitent la lecture. Et comme pour confier au lecteur une œuvre élaborée sur le « métier à tisser » d’une singulière fiction poétique, la quatrième de couverture de « Clair/Obscur Depth/Glow » consigne que cette œuvre « (…) est une traversée lumineuse, bilingue, de la frontière mouvante entre l’ombre et la lumière. Dans ces poèmes d’une rare intensité, Michèle Voltaire Marcelin parcourt les paysages de la mémoire, de l’exil, du désir et du deuil avec un regard sans détours et une voix à la fois intime et mythique. Qu’elle témoigne des violences de l’Histoire, explore la fragilité du corps ou garde ce qui demeure de l’amour et de la perte, sa poésie porte la lueur fragile de la survivance ».
La littérature haïtienne contemporaine est polyglotte, elle s’écrit dans les deux langues du patrimoine linguistique historique d’Haïti, le créole et le français, ainsi que dans les langues de la migration, l’anglais et l’espagnol. Sur le registre de la poésie, elle comprend nombre d’œuvres de fiction poétique bilangues français-créole, anglais-créole et plus rarement espagnol-créole. Plusieurs anthologies lui ont été consacrées –notamment le monumental « Mosochwazi pawòl ki ekri an kreyòl ayisyen / Anthologie de la littérature créole haïtienne » de Jean-Claude Bajeux (Éditions Antilla, 1999). Polyglotte, la littérature haïtienne contemporaine est également –en raison de l’exode massif des Haïtiens dû à la dictature des Duvalier–, une littérature transnationale qui s’élabore dans les grands centres de la migration haïtienne : Montréal, New-York, Miami, Paris… Littérature transnationale, elle est aussi une littérature institutionnalisée : elle a développé dans les grands centres de la migration des institutions littéraires de légitimation et de reconnaissance des œuvres produites : instances critiques, revues littéraires, salons et foires du livre, prix littéraires et maisons d’édition. Polyglotte et transnationale, la littérature haïtienne contemporaine se caractérise aussi par une double articulation, celle de la persistance de l’oraliture à travers les réseaux sociaux et celle de l’écrit, lien et liant mémoriel d’ancrage où s’élabore le patrimoine littéraire écrit.
L’on observe également que la littérature haïtienne contemporaine a fait l’objet d’études diverses et de plusieurs livres-synthèse de grande qualité, entre autres celui d’Alessia Vignoli, de l’Université de Varsovie ; « Regards sur la littérature haïtienne contemporaine », d’Yves Chemla, « Littérature haïtienne 1980–2015 », C3 Éditions, 2015 ; « Terre de femmes – 150 ans de poésie féminine en Haïti », sous la direction de Bruno Doucey, Éditions Bruno Doucey, 2013 ; Sylvie Brodziak (dir.), « Haïti. Enjeux d’écriture », Presses Universitaires de Vincennes / Université Paris-8 Saint-Denis, coll. Littérature hors frontière, 2013 ; « Les Jeux du dissemblable. Folie, marge et féminin en littérature haïtienne contemporaine » de Stéphane Martelly, Éditions Nota bene, 2016. En s’interrogeant notamment sur le statut de la littérature haïtienne contemporaine, ces ouvrages apportent des analyses pertinentes et des perspectives nouvelles à l’étude d’un univers littéraire dynamique et composite.
L’architecture bilangue de « Clair/Obscur – Depth/Glow », dans la glaise éruptive de la langue
Michèle Voltaire Marcelin élabore son œuvre poétique en français, sa langue maternelle, et en anglais des États-Unis, langue usuelle du pays où elle a émigré. Le livre s’ouvre par l’inscription d’un énoncé-incipit bilangue, « La lumière n’est pas l’opposé de l’ombre, mais son autre nom » / « Light is not the opposite of darkness, but its other name » (page 7). Cet énoncé-incipit bilangue porte haut la double articulation du dispositif scriptural de l’œuvre, à savoir l’appariement de l’ombre et de la lumière. Ainsi s’énonce le bilangue « Prélude / Prelude », qui circonscrit le projet tout entier de l’œuvre : « Chaque poème commence dans l’ombre. Chaque poème commence dans la lumière. Nous avançons entre les deux, portant des noms, des blessures, des chants. Des fragments du labyrinthe nous accompagnent : l’histoire, le corps, le feu, la mer. Certaines nuits, quelque chose en nous se relève –une étincelle, un fil, un souffle qui refuse de céder. Ce livre est un souffle » (page 8).
Le dispositif bilangue du livre –l’ordre d’apparition consécutif des poèmes : la version française précède la version anglaise–, s’apparente à celui d’une concaténation –au sens de « la juxtaposition, de l’enchaînement d’unités linguistiques dans un ordre donné », assurant ainsi les parcours et l’ancrage du couple ombre/lumière. En effet l’architecture générale de « Clair/Obscur – Depth/Glow » est bien celui d’une concaténation scripturale ancrée dans un mouvement en quatre temps :
(1) « Témoigner / Witnessing » : « Témoigner est le premier feu / Witnessing is the first fire » ; suivi en versions française et anglaise du titre des « 9 poèmes de témoignage, de seuils, de mémoire vive » (page 9).
(2) « Les profondeurs / Depth » : « Ce qui nous hante vit sous la surface / What haunts us lives beneath surface » ; suivi en versions française et anglaise du titre des « 8 poèmes d’histoire, d’héritage, de retours impossibles » auxquels s’ajoutent la déclinaison des poèmes bilangues français-anglais numérotés 10 à 17 (page 10).
(3) « Amour et défaillance / Love and loss » : « Le cœur se brise, s’ouvre, s’éclaire –et recommence », suivi de « 9 poèmes du corps et du cœur, du désir, des blessures intérieures » auxquels s’ajoutent la déclinaison des poèmes bilangues français-anglais numérotés de 18 à 26 (page 11).
(4) « Lumière / Light » : « Chaque aube est une frontière traversée » suivi en versions française et anglaise du titre des « 9 poèmes de recommencement, de transmission, de grâce, de survivance » auxquels s’ajoutent la déclinaison des poèmes bilangues français-anglais numérotés de 27 à 35.
La concaténation scripturale ancrée dans le mouvement en quatre temps constitue l’architecture même de « Clair/Obscur – Depth/Glow » : c’est sur le registre d’une fiction poétique singulière et hautement maîtrisée que le livre est formellement structuré, c’est très précisément dans ce mouvement en quatre temps que l’œuvre est construite et trouve sa cohérence à la fois thématique et ordonnancée. Ainsi se donne à voir en cohérence « Le premier feu », la parole inaugurale de laquelle procèderont toutes autres paroles, car il s’agit pour l’auteure de « Témoigner », de passer de la lumière à l’obscur et de l’obscur à la lumière.
À pareille aune l’on prend toute la mesure que chez l’auteure les choix lexicaux, quoique libres à la manière de Prévert dans « Paroles », sont toujours précis : elle n’enferme pas son regard dans l’obscurité, elle évoque et arpente l’obscur et l’ombre, pour mieux appréhender la lumière et donner voix aux failles et blessures du temps présent qui caracolent sous le soleil (donc, dans la luminosité du soleil). Lors « Clair/Obscur – Depth/Glow » –en une articulation de plusieurs registres de langue à l’intérieur d’un même texte poétique–, se fait cri et témoin de drames historiques, notamment celui qui, mortifère, léthalise un espace, l’île divisée, qui se donne à voir dans le poème « Petit soleil de l’île divisée » (page 40) :
« La mort de Séphora Joseph, une enfant haïtienne de onze ans, a révélé une fracture ancienne : le racisme et le colorisme qui, en République dominicaine et ailleurs, continuent d’exposer les enfants à des violences niées ou minimisées.
Les circonstances de sa mort demeurent floues.
Dans ce flou, dans ce refus persistant de nommer la violence, s’impose une évidence : la vie d’un enfant ne peut être laissée à l’ombre ni au silence.
Pour Séphora, petit soleil.
Que son nom demeure.
Séphora, petit soleil
à peine entrée dans la vie
déjà arrachée à elle
Une île, deux pays
une histoire trop lourde
pour les épaules d’une fillette
(…)
Écoutez-moi
cette enfant était lumière
Ils ont tenté de l’éteindre
mais la lumière ne sait pas mourir »
L’une des caractéristiques majeures de « Clair/Obscur – Depth/Glow » est la multiplicité des voix que tisse Michèle Voltaire Marcelin : des voix-témoins inscrites à la fois dans le passé et le présent de l’Histoire sans en être l’indistinct copié-collé ou l’assourdissant tambour comme on l’a trop souvent vu dans les dérives du défunt « réalisme socialiste » ou de son avatar tropicalisé, la poésie « militante et patriotique »… Lisons / écoutons le poème « Haute tension » (page 52), où l’on retrouve la concaténation de lexies apparentées ou opposées, en une combinatoire ouverte à la polysémie : feu, lumière, nuit, comète, étincelle, souffle :
« Haut sur la place
comme une ligne de feu
se tient le fil
Une main levée
dans une secousse de lumière
saisit la mort à bras le corps
La nuit croise les comètes
étincelles, étincelles
court-circuit
au cœur de milliers qui dansent
Souffle et feu
la vie par fragments brisée
dans le tremblement du sang
dans l’unisson de la lumière
dans le désordre de la musique
Une main levée
vers le faisceau des fils enchevêtrés
comme des lignes de feu
étincelles étincelles
Et le chant étranglé
de ces noms ajournés
morts ici, dans ce poème
morts devant, derrière
morts avec la musique
dans l’anarchie du cœur
et des contractions asphyxiques
La nuit tombe comme un fantôme
mais l’éternité tombe plus tôt
Qu’il est lourd le tambour après la danse »
Dans le vers « Qu’il est lourd le tambour après la danse » le locuteur francocréolophone reconnaîtra sans difficulté la translitération de la maxime « Apre dans tanbou lou », et ce discret indice suggère que la poésie de Michèle Voltaire Marcelin est tout naturellement et « inventivement » habitée par sa langue seconde, le créole, qui irrigue à n’en point douter son imaginaire et son « métier à tisser » sa singulière fiction poétique.
L’on aura noté, également, la haute texture poétique et la singulière maîtrise de son esthétique scripturale dans la magnifique séquence « Souffle et feu / la vie par fragments brisée / dans le tremblement du sang /dans l’unisson de la lumière/ dans le désordre de la musique »… La vie « vécue » est donc mouvement, du souffle au feu, dans la dialectique obscur/lumière, elle s’écrit par fragments, dans le tremblement du sang qui est celui de la vie elle-même, inscription initiale et nécessaire décours dans l’unisson de la lumière.
L’autre caractéristique majeure de « Clair/Obscur – Depth/Glow » est la combinatoire des homonymes qui ouvre la poésie de Michèle Voltaire Marcelin aux divers registres de l’exil, de la dépossession, de la perte, des flux migratoires mortifères, d’anonymisation des visages … Ainsi se tisse le magnifique poème « Mer de dépossession » (page 76), qui suggère le recours au jeu de l’allitération et de l’assonance –« mer/mère »–, comme dispositif de sonorités allusives pour dire l’indicible, la mer qui se mue en de multiples espaces que la vie, telle un frêle esquif, abandonne :
« Mer, mère des voyages involontaires
garde mes morts dans ta lumière
mer, mère des vents contraires
apaise le chemin tremblant de ceux qui fuient
Mer, mère aux mille noms
souviens-toi de ceux à qui l’on a pris le nom
Mer, mère du destin sans visage
que ton ombre abrite les perdus
Mer, mère du fragile et de l’infini
ouvre une miséricorde dans l’immensité de ton bleu
–Litanie de la Mer ».
L’amour est une caractéristique essentielle dans la fiction poétique que tisse « Clair/Obscur – Depth/Glow » sur plusieurs registres. Mais il ne s’agit pas de « l’amour-romance », celui que l’on rêve les yeux ouverts à défaut de le vivre dans sa complexité, dans sa constante réécriture, émue en son infinitude. À lui seul l’ample chapitre III, « Amour et défaillance / Love and loss » devrait être l’objet d’un arpentage minutieux pour véritablement rendre compte de l’immense talent de Michèle Voltaire Marcelin…
Sur le registre du tragique qui, lui aussi, habite le livre de Michèle Voltaire Marcelin, l’amour est capillarité d’écriture dans la poétique qu’elle élabore d’un livre à l’autre depuis plusieurs années : « L’amour peut être présence. Il ne peut pas toujours sauver, mais il peut demeurer. Il peut veiller au seuil du chagrin, en silence ».
Ainsi, dans le poème « Le chagrin est une mer » (pages 129-130), l’auteure arpente ce lieudit et, pour le dépasser tout en le conjurant, elle ira vers l’Autre, vers la lumière :
« Je plongerais
pour te prêter mon souffle
mais le chagrin est une mer
Je l’ai traversée autrefois
Son sel me reste sur la peau
Quel mot pourrait flotter
dans cette profondeur
dans ce silence
sans sombrer tout entier
Je resterai sur la rive toute la nuit
j’enverrai des prières
les regarderai glisser vers toi
espérant qu’une seule
t’etteigne
et murmure
Tu n’es pas seul ».
Car, en définitive, « Nulle terre ne retient celles qui portent l’exil en elles » : ce grave et fort vers du poème « La fille prodigue n’est point revenue » (page 152), s’il annonce de fragiles destins, dit aussi les nécessaires deuils, ruptures et départs de neuve sève :
« J’ai appris à dire
Bonjour, Adieu
dans mille langues
par mille gestes
Une porte se ferme
une autre s’ouvre
Je pars, je reviens
Je me perds, je me retrouve ».
« À propos de l’autrice / About the author » de « Clair/Obscur – Depth/Glow », (mention consignée à la page 232 du livre) : « Née à Port-au-Prince en 1955, Michèle Voltaire Marcelin est écrivaine, poète, peintre et artiste de scène. Entre Haïti, le Chili et les États-Unis, sa vie traverse des terres où mémoire, résistance, amour et désir cherchent leur lumière. Dans l’ombre comme dans l’éclat, ses œuvres interrogent ce qui demeure : ce qui blesse, ce qui délivre, ce qui illumine malgré tout. Sur la page, sur la scène ou dans la couleur, elle explore les seuils –là où une voix se lève, là où le corps traverse, là où le monde révèle ses clair-obscur. »
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Via Rezonodwes
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