Il a joué pour la France, aurait pu choisir l’Algérie, mais c’est Haïti qu’il a élue, pour accomplir le rêve de son père. D’Arsenal aux pelouses d’une Ukraine en guerre, Yassin Fortuné arrive au Mondial (numéro 19) après avoir tout traversé.
Il a porté le maillot bleu de la France, jusque chez les jeunes, et marqué des buts pour les sélections nationales. Il aurait pu, par sa mère, opter pour l’Algérie. Mais Yassin Fortuné a choisi Haïti, le pays de son père. À 27 ans, l’enfant d’Aubervilliers, dans la banlieue nord de Paris, s’apprête à vivre le plus grand rendez-vous de sa vie. Son parcours, d’Arsenal aux pelouses d’une Ukraine en guerre, raconte un homme qui n’a jamais cessé de se relever pour, enfin, accomplir le rêve d’un père.
Yassin Enzo Fortuné voit le jour le 30 janvier 1999 à Aubervilliers, dans la Seine-Saint-Denis, ce département populaire de la banlieue parisienne que l’on surnomme « le 93 ». De son père, il tient l’héritage haïtien ; de sa mère, des racines algériennes. Cette double appartenance lui ouvrait, sur le plan sportif, plusieurs avenirs. Formé en France, il pouvait viser les Bleus ; par sa mère, l’Algérie lui tendait les bras ; par son père, Haïti l’appelait. Trois drapeaux, un seul à choisir.
Le cœur a parlé. Après avoir longtemps porté les couleurs de la France chez les jeunes, Fortuné a changé d’allégeance en 2025 pour rejoindre les Grenadiers. Derrière ce choix, il y a surtout un homme : son père. Dans une vidéo tournée avec son compatriote Leverton Pierre, où les deux s’expriment en créole, Yassin lâche une confidence chargée d’émotion. « Mon père est Haïtien, je sais que pour lui c’était un rêve », souffle-t-il, la phrase suspendue. Porter ce maillot, c’est d’abord un acte de filiation.
La famille tient une place centrale dans sa vie. Marié, Yassin est père de deux enfants, Inaïa et Kaïs, qui ont tout changé. « La naissance de mes enfants m’a fait grandir en tant qu’homme », confiait-il au journal suisse Le Matin. Cette paternité a transformé son rapport au métier, à l’ambition, à la discipline. Le football, du reste, est une affaire de famille : son frère, Fethi Fortuné, est lui aussi footballeur professionnel. Tous deux ont grandi balle au pied dans les rues du « 93 ».
D’Arsenal à l’Ukraine en guerre
Le ballon, très tôt, a été bien plus qu’un jeu. « Le football m’a sauvé », a-t-il confié sans détour, évoquant un quartier où les tentations étaient nombreuses. À neuf ans, il rejoint le Red Star, club historique de la banlieue parisienne. À quatorze ans, il intègre le centre de formation du RC Lens, où il croise deux futurs Grenadiers, Jean-Kévin Duverne et Jean-Ricner Bellegarde. À seize ans à peine, il signe son premier contrat professionnel, exploit rare qui dit tout de l’espoir qu’il suscitait alors.
En 2015, le rêve anglais l’emporte. Yassin rejoint l’académie d’Arsenal, l’un des plus grands clubs de Londres, où il progresse des U18 aux U23. Autour de lui, des garçons promis à de belles carrières. Mais l’académie des Gunners est un vivier impitoyable, et jamais le jeune attaquant ne parvient à percer en équipe première. En 2018, libre, il met le cap sur la Suisse et le FC Sion, où il dispute enfin ses premiers matchs professionnels. Le grand espoir devient un joueur de métier.
La suite fut un chemin de croix. Prêté en Ligue 1 à Angers, puis à Cholet, Yassin y subit une grave blessure au tendon rotulien qui l’éloigne des terrains quatorze mois durant. Un coup d’arrêt qui aurait brisé bien des carrières. En 2024, le FC Sion résilie son contrat. À vingt-cinq ans, le voilà sans club, avec le sentiment amer d’avoir perdu trop de temps. Mais il refuse de s’apitoyer, persuadé que rien n’est encore joué.
C’est alors qu’il prend une décision que peu auraient osé. En janvier 2024, il s’engage avec le Polissya Zhytomyr, en Ukraine, un pays ravagé par la guerre depuis l’invasion russe de 2022. Il hésite, puis se lance, rassuré par ceux qui vivent sur place. Par prudence, il laisse femme et enfants en sécurité en Suisse avant de les faire venir. Onze matchs, une seule alerte aérienne : l’expérience, brève mais marquante, révèle le caractère d’un homme en quête de rédemption.
La renaissance, jusqu’au Mondial
Le rebond a fini par venir. De retour en France, Yassin rejoint Quevilly-Rouen, en deuxième division, autant pour relancer sa carrière que pour retrouver ses enfants. Il y signe son meilleur ratio de buts, redonnant du crédit à son nom. En août 2025, il s’envole pour le Portugal et le FC Vizela, où l’attend un compatriote, Leverton Pierre, lui aussi appelé chez les Grenadiers avant d’être contraint au forfait à la veille du Mondial. À Vizela, Fortuné affiche une forme ascendante.
Sur le terrain, c’est un attaquant atypique. Du haut de son mètre quatre-vingt-six, il combine la puissance et la polyvalence : capable d’évoluer en pointe, sur l’aile droite ou en meneur de jeu, il pèse aussi dans le jeu aérien. Son choix d’Haïti, acté en 2025, s’est aussitôt traduit sur le terrain : première sélection en septembre, lors d’un match de qualification, puis un rappel pour les amicaux de mars. Quatre capes plus tard, le voilà mondialiste.
Reste le sommet. Dans le Groupe C, Haïti affrontera l’Écosse le 13 juin 2026, au Gillette Stadium de Foxborough, près de Boston, avant le Brésil et le Maroc. Fortuné y disputera sa place dans le secteur offensif, fort d’une expérience européenne rare pour ce groupe. Quand il foulera la pelouse sous le rouge et bleu, ce ne sera pas seulement un attaquant qui entrera en jeu. Ce sera le fils d’un Haïtien d’Aubervilliers, accomplissant enfin, sur la plus grande scène, le rêve de son père.
Fiche d’identité
Nom : Yassin Enzo Fortuné
Naissance : 30 janvier 1999 à Aubervilliers, Seine-Saint-Denis (France) ; 27 ans
Origines : père haïtien, mère algérienne ; grandi dans le « 93 »
Nationalités : française et haïtienne (éligible aussi pour l’Algérie)
Profil : attaquant / milieu offensif, droitier, 1,86 m
Club : FC Vizela (Portugal, 2e division, n°23) ; contrat jusqu’en juin 2027
Parcours : Red Star, RC Lens, Arsenal, FC Sion (Suisse), Angers et Cholet (prêts), Polissya Zhytomyr (Ukraine), Quevilly-Rouen, Vizela
International : ex-international français des jeunes (U16 à U20) ; choix d’Haïti en 2025
Sélection : Haïti ; 4 sélections, 0 but ; 1re cape en septembre 2025
Famille : marié, deux enfants (Inaïa et Kaïs) ; frère de Fethi Fortuné, footballeur professionnel
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